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De l’image du corps au sentiment de soi

Revue ADIRE N°20 – Les voies du corps : être en psychothérapie (2004)

Le distilbène (D.E.S) (1) est une hormone de synthèse qui a été prescrite à des millions de femmes enceintes à travers le monde pour prévenir les accidents de la grossesse. La mise en évidence d’une association entre exposition intra-utérine au D.E.S et la survenue d’une forme rare du cancer a permis de révéler la nocivité de cette hormone. Puis d’autres conséquences touchant la sphère génitale principalement des filles exposées ont été observées : anomalies anatomiques et impact sur la capacité à procréer.

Cette clinique m’a particulièrement sensibilisée depuis quelques années aux difficultés que ces femmes rencontrent dans leur projet de maternité. Elle m’a permis de forger des outils visant à restaurer leurs images du corps et les soutenir pendant leurs grossesses. Ces outils, je les ai étendus de façon plus large dans ma pratique, dès lors que se recherche un sentiment d’identité qui s’enracine pour moi dans le ressenti d’une intégrité corporelle.

Les filles-DES payent ainsi un lourd tribut en terme de stérilité et de grossesses compliquées, avec en particulier un risque augmenté de grossesses extra-utérines, de fausses couches précoces mais aussi tardives, d’accouchements prématurés et d’augmentation de la mortalité périnatale. Mon rôle dans l’association Réseau-D.E.S. qui regroupe ces femmes pour les informer et les soutenir, consiste à réfléchir comment répondre aux conséquences psychologiques qui découlent de ces complications somatiques : culpabilité de la mère-DES, vulnérabilités dépressives et anxiogènes suite au stress de l’annonce de l’exposition, de la peur de la stérilité et des traitements thérapeutiques de procréation médicalement assistée, grossesses vécues dans l’angoisse, deuils périnataux ou de la maternité biologique, crainte d’une transmission du syndrôme D.E.S aux enfants de la troisième génération c’est à dire aux enfants des personnes exposées dont le médicament serait suspecté d’avoir modifié le code génétique, etc….

Nombreuses sont celles qui nous font état d’une image du corps altérée, qu’elles vivent le plus souvent comme abîmé, fichu, inapte, amputé, qui fait du mal… Et cette atteinte du corps semble mettre en question leur identité propre (elles voudraient se sentir normales) comme si le marquage du distilbène sur leur propre corps contaminait tout leur être.

La femme exposée in utero au distilbène deviendra, dans une grande majorité des cas, la victime d’un handicap plus ou moins invalidant, dont la particularité est qu’il n’est pas visible puisqu’il touche à l’intime de son être, à ce lieu plein de mystère qu’est ce sexe qui ne se voit pas. Comment dès lors la femme D.E.S va-t-elle se vivre, comment va-t-elle se représenter, comment va-t-elle apparaître socialement ?

Les différentes représentations du corps :

Il y a plusieurs façons d’appréhender le corps. Une première façon de le représenter serait de faire la distinction entre le corps que l’on a, le corps objet, le corps dit sain ou malade, ce corps que l’on voit, qu’on soigne et qu’on manipule, et le corps que l’on est, le corps sujet, celui qui est vécu, qui a mal ou qui ressent du plaisir, qui est traversé d’émotions, de sentiments, de souvenirs et d’imagination.

Une autre façon d’appréhender le corps est de constater que toute personne se construit à travers son histoire, sa famille, la culture, la société par des mécanismes conscients d’identification et de contre-identification. Et c’est comme si nous faisions trois expériences différentes du corps (2) :

-  le corps organique où chacun se reconnaît et fait l’expérience du “ je sens donc je suis ”. Face à ce corps nous pouvons nous interroger sur le rapport que nous entretenons avec lui : y a-t-il plaisir organique ou simplement vécu d’une vérité dans la souffrance ?

-  le corps relationnel lui pose la question de l’altérité. Nous sommes des êtres sexués qui coexistent, communiquent et aiment. Nous nouons des relations, nous faisons ensemble des projets. Quel projet une femme D.E.S se donne-t-elle le droit de partager ? Comment avec son handicap va-t-elle se faire accepter ? Cela a-t-il des conséquences sur ses choix affectifs et relationnels ? Comment se fera-t-elle aimer ? Comment vivre vis-à-vis de sa famille, de sa belle-famille, le fait qu’avec soi la chaîne des générations peut s’arrêter ? Responsabilité, culpabilité ? Certaines seront victimes d’un désaveu, d’autres ne sauront accepter leur sort, d’autres encore seront à la recherche de ce qu’elles ne sont pas, d’autres encore se résigneront, d’autres moins nombreuses sauront traverser cette épreuve, seules ou accompagnées, en sachant s’aimer et se faire aimer dans leur différence.

-  Le corps social, lui, demande de reconnaître les autres et d’accepter leurs regards sur soi . Cela pose la question de sa place dans la société. Quand la reconnaissance sociale de la femme se manifeste encore principalement dans une sorte de “ glorification ” de la femme enceinte, avec pour conséquence que la fonction reproductrice est avant tout la seule fonction sexuelle reconnue de la femme, on peut aisément comprendre que celle qui faillira dans cette fonction se sentira rejetée, parce que sans valeur pour la société. N’est-elle qu’une moitié de femme si elle n’arrive pas à procréer ? Et que dire simplement du vécu d’injustice de la victime sociale qu’est la fille D.E.S, dont le handicap est minimisé voire dénié par certains médecins, dont les conséquences du syndrome qui la touche ne sont pas prises en charge, ni reconnues sur le plan social. (3)

Dans notre vécu quotidien, nous sommes interpellés successivement à différents niveaux de l’image du corps, dans des expériences parfois compatibles mais le plus souvent inconciliables, rendant difficile la quête de l’intégrité corporelle, fondement de l’identité et de l’estime de soi. Quand il y a eu une expérience traumatique, le moyen de survivre est souvent d’occulter ce vécu du corps qui est insupportable à vivre entraînant un clivage de l’image corporelle. La personne se coupe alors d’une partie d’elle-même. Deux espaces en elle vont se mettre à cohabiter : celui plus proche de la conscience, celui qu’on arrive à maîtriser, et cette autre partie occultée, étouffée, réduite au silence, désinvestie, déshabitée, qui va pourtant chercher à se faire entendre en empruntant des voies qui échappent au contrôle, en prenant des formes variées de maux et de symptômes qui chercheront à rendre compte du malaise.

La construction de l’identité féminine

Si le développement dans son identité masculine se fait de façon plus linéaire pour le garçon (4) , le parcours de la petite fille pour devenir femme est plus chaotique. “ On ne naît pas femme, on le devient ” nous rappelle Simone de Beauvoir. Ce féminin en devenir témoigne d’une transmission de mère en fille : de l’accueil de son identité sexuelle à sa naissance à la naissance de son premier enfant, en passant par l’accueil de la féminité en elle à sa puberté dans ses transformations corporelles physiologiques, ou son entrée dans sa vie sexuelle, toutes ces expériences sont celles de passages, d’initiations où la petite fille deviendra jeune fille puis femme et mère à l’égale de sa mère.

Nombreuses sont les femmes qui dans ce développement vivront des achoppements qui ne seront pas sans conséquence sur leur vécu d’être femme. Il est bon de rappeler qu’une mauvaise relation mère-fille peut dans ce contexte exalter les effets du distilbène en objectivant une mauvaise image féminine d’abord vécue subjectivement.

L’identification conflictuelle à sa propre mère .

Tout le destin de la maternité dépend de la question centrale de l’identification conflictuelle à la mère dans un contexte ambivalent de sentiments d’amour et de haine. Dans sa conquête de l’identité féminine, la fille va se confronter à sa mère, cette mère à la fois aimée, enviée et haïe. Cette accession au devenir femme revient pour la fille à entrer en compétition avec sa mère, à rivaliser avec elle, à chercher à l’égaler voire à devoir la dépasser, ce qui est très culpabilisant pour la fille. Elle attend dès lors de sa mère sa permission qui lui donne le droit, la reconnaissance qu’elle est capable de devenir femme et mère comme elle.

La mère se sentira elle pleinement rassurée quand sa fille accèdera à la maternité. Elle pourra alors être confirmée dans son image de bonne mère, compétente ayant accompli son œuvre : celle de la continuité de la famille, de génération en génération. Mon expérience auprès des mères-D.E.S dans leur passage à la grand-maternité, montre que tout ce qui s’est passé pendant leurs grossesses reste inscrit quelque part dans le subsconscient ou l’inconscient et peut ressurgir sous forme de culpabilité dès lors que la réalité les y confronte à nouveau. C’est le cas lorsque la mère se sent coupable des difficultés de conception ou d’accouchement de sa fille. Ces mères ont besoin d’être soulagées des fantasmes de transmission maligne ici réactivés (angoisses des femmes enceintes de donner naissance à un enfant mal-formé), d’être rassurée sur la bonne fonctionnalité et sur l’intégrité de l’intérieur du corps de leurs filles.

Si la mère doute, se culpabilise, se vit en “mauvaise mère“, ne voyant en sa fille que ce qui ne va pas, la fille qui se vit et se construit dans le regard de sa mère, va s’identifier à cette partie d’elle-même qui ne fonctionne pas comme elle devrait , et à son tour se ressentira comme une “mauvaise“ fille. On peut dès lors sentir le piège dans lequel tombent beaucoup de mères et de filles touchées par le distilbène, où l’une et l’autre vont tenter de réparer et rassurer l’autre, en prématurant par exemple un projet de maternité exempt encore de réel désir. Quand la fille se vit comme objet de réparation avec la mère, il n’y a plus de relation entre sujets.

Toute fille ressent en outre inconsciemment une dette de vie à l’égard de celle qui l’a mise au monde, les difficultés de la fille D.E.S à devenir mère lui rendent difficile, voire impossible le règlement symbolique de cette dette. Si on ne peut accéder au statut de mère, on se situe dans une dépendance à sa mère, on reste malgré soi la petite fille qui voudrait bien grandir mais qui n’arrive pas à se libérer.

Le vécu corporel psychique de la fille D.E.S .

La fille D.E.S est conduite, contrainte à se faire suivre médicalement et se soumet le plus souvent à tout un arsenal thérapeutique qui ne fait qu’amplifier l’image négative qu’elle a d’elle-même. C’est un long calvaire ponctué de visites de médecins, d’examens, de traitements en tout genre – traitements qu’elle ose à peine interroger s’ils peuvent se réveler nocifs ou non pour elle, pour son bébé, tant son angoisse de ne pas être comme les autres est fort, puissant, tant son désir d’enfant est seul à pouvoir la sauver, comme si seule la mère faisait pour elle la femme. Elle devient l’objet d’une médecine ressentie plus ou moins consciemment comme morcelante, qui contribue par là même à entretenir le clivage de son identité corporelle. Dès lors, ne peut s’installer en elle ce réseau de relations subjectives fait de sens, fait de liens, entre son vécu de femme et celui de son sexe. Elle vit ce sexe, comme un mauvais objet, et par conséquent comment ne pourrait-elle être autre chose qu’une mauvaise femme, une mauvaise fille. Son estime d’elle-même se détériore à l’image de cette part en elle qui lui fait tant de mal et qu’elle ne peut aimer.

Les paroles du médecin peuvent être perçues comme substitut de la mauvaise mère, qui détruit le corps de sa mère. On peut émettre l’hypothèse que les femmes à qui l’on a prescrit du distilbène suite à des fausses couches n’ont pu qu’éprouver des peurs, des doutes sur leur capacité à être mère, à contenir leur enfant et qu’elles n’ont pu manquer à leur insu, de distiller à leur enfant en gestation et grandissant, leur culpabilité de mère “ tueuse ”, “ dévoreuse ”, “ venimeuse ”… A son tour, la fille s’identifiera à cette mère imaginaire archaïque (qui n’est pas la mère réelle mais une expérience subjective de “ sa mère ” par l’enfant encore immature) d’autant que dans le réel, la science, la médecine ne fera que le lui confirmer. Les grossesses sont le plus souvent vécues de façon très angoissantes.

La fille-DES se coupe, se clive pour ne pas avoir affaire avec cet insupportable sentiment de soi, pour ne pas être confondue, identifiée à cette partie d’elle-même dont on lui dit aller mal, ne fonctionnant pas comme il faudrait, qu’un médicament aurait abîmé, détruit parfois, l’aurait touchée dans son intégrité.. Surtout, elle ne voit pas par elle-même, elle entend ce que d’autres constatent, elle s’en fait une image et l’éprouve. Elle s’abandonne aux mains de spécialistes, à d’autres qui prennent pouvoir sur elle, pouvoir de vie et de mort parfois. C’est une fille possédée, donc dépossédée.

Comment retrouver l’estime de soi ?

Bien souvent ce mal en elle déborde, envahit le corps, l’âme et l’esprit. Pour retrouver l’estime de soi, il faudra avoir le courage de traverser les angoisses de mort parfois terrifiantes, les peurs, les doutes, les sentiments d’impuissance ; le courage d’exprimer sa colère, sa rage, l’envie, la jalousie, de reconnaître la haine qui git au fond d’elle. Il s’agit de faire le deuil d’une certaine image idéale pour incarner la femme que tout simplement elle peut être. Chemin faisant commence le processus de désenditification d’avec la mauvaise mère imaginaire. Elle apprendra à prendre soin d’elle, à regarder cette partie d’elle-même dans sa fragilité et commencer à l’aimer.

Mais ce qui apparaît dans cette clinique, et qui la distingue par exemple de la clinique de la stérilité, c’est que la dimension fantasmatique se double de la dimension réelle du traumatisme. II s’agit pour le thérapeute de les reconnaître dans cette dimension du réel sans pour autant les laisser s’identifier aux images qu’elles ont d’elles-mêmes, puis avoir accès à ces empreintes à la fois engrammées au cours de leur histoire traumatique mais aussi inscrites pendant leur gestation au cœur de leur mémoire cellulaire.

Reconnaître sa fragilité, c’est se réconcilier avec soi-même, c’est faire une expérience intérieure de liaison intérieure. C’est pouvoir s’ouvrir à sa perception sensorielle, dans le contact avec son propre corps. C’est tout simplement habiter son corps, commencer à le vivre pleinement et non plus partiellement et pouvoir sans crainte pouvoir y éprouver du plaisir et du déplaisir. Se sentir tout simplement enraciné dans une confiance en soi qui trouve sa source dans le sentiment de se sentir en sécurité dans son propre corps.

Le travail sur les images plus que les mots permet d’y accéder, images travaillées et renouvelées pour étayer la reconstruction de leur estime de soi. A partir des images qu’elles proposent avec leur perception sensorielle, s’élabore ou s’opère tout un travail de déconstruction-reconstruction qui permet de modifier les mauvais aspects que les images initiales contenaient. Ainsi d’un “ couloir froid, humide et glauque ” nous arriverons quelques séances plus tard à “ une boîte à chapeau rouge et palpitante ” dans lequel nous découvrirons un bébé ; ou encore dans un “ blockhaus en béton humide et froid sans ouverture ”, de la terre sera amenée, les murs seront tapissés, une ouverture sera aménagée apportant un peu de lumière et d’air pour que des fleurs puissent pousser. Ou chez une autre les nuages noirs qui cachaient le soleil éclateront, le désert qui manquait d’eau mais qui sous la pluie devenait boueux sera labouré, le soleil apparaîtra au crépuscule puis se couchera pour finalement voir à l’aurore le printemps sur cette terre s’installer. Au delà des métaphores signifiantes et étayantes d’un nouveau ressenti, oser changer de réalité leur fait quitter la position de spectateur dans laquelle elles se maintenaient. Elles peuvent alors devenir acteur de leur propre histoire, quitter enfin la place de victime et de sacrifiée et rentrer dans une plus grande responsabilité de leur destin..

La femme distilbène pourra alors commencer à devenir une bonne mère pour elle-même, plus contenante, qui saura faire la part des choses, qui saura se consoler, s’apaiser quand de mauvais sentiments tenteront à nouveau de faire assaut. En modifiant ses images, elle pourra accéder à la dimension de mère symbolique, celle qui soutient la vie dans son essence même : il s’agit là d’une expérience tout autant charnelle que relationnelle

Constance de Champris
Analyste Psycho-Organique

notes

1. Le Distibène est le nom commercial en France du diéthylstilboestrol (en abrégé D.E.S). On estime à plus de 250 000 les grossesses traitées par distilbène en France entre 1948 et 1977, année de sa contre-indication, avec un pic de prescription entre les années 68 et 73..

2. Je reprends ici la classification développée par Paul Boyesen et Anne Fraisse au cours d’un stage résidentiel du groupe continu d’Anne Fraisse à Chapeau-Cornu en 1998.

3. En mai 2002, pour la première fois dans le monde, le tribunal de Nanterre a reconnu la responsabilité du laboratoire après 10 années de procédures. C’est une première étape essentielle dans la reconnaissance sociale de la victime du D.E.S.

4. Les garçons D.E.S, a fortiori ceux qui sont nés avec des malformations anatomiques, connaissent par rapport au vécu de leur propre corps, socle de l’identité, un destin similaire à celui de la fille D.E.S quant à la mésestime de soi, bien que la construction de l’identité masculine soit différente dans son développement comme dans ses identifications. Une autre différence vient du fait que leurs malformations étaient visibles dès la naissance et ont été opérées très tôt dans la plupart des cas. Mais faute d’avoir pu les suivre ou simplement avoir suffisamment entendu ou lu des témoignages de leur part (ils se manifestent fort peu auprès de l’association et souvent pas directement), je ne peux faire une analyse de leurs difficultés spécifiques.