Psychogénéalogiste /Analyste transgénérationnel Généapsy/Analyste psycho-organique/Accompagnements psychothérapeutiques/Didacticienne/Superviseur.


Accueil > Contributions > Une lecture transgénérationnelle du mythe d’Oedipe

Une lecture transgénérationnelle du mythe d’Oedipe

Constance de Champris
Analyste Psycho-Organique
Psychogénéalogiste & Analyste Transgénérationnel

ADIRE n° 16 - 2000

La psychogénéalogie s’apparente à un travail d’archéologie qui, à partir de quelques fragments collectés sur les différentes strates d’un champ de fouille, étudie et retrace l’histoire des civilisations humaines passées. Ainsi serait l’archéologie pour Michel Foucault2 (1966), une science des origines, un discours sur l’origine rejoignant par recomposition étymologique celle de la généalogie. Lorsqu’on étudie une famille sur plusieurs générations ne subsistent souvent que de rares éléments témoignant de l’existence de ses anciens membres qui par le passé l’ont constitué. Et ce n’est qu’à partir de ces quelques éléments épars qui se sont transmis, qu’il nous est demandé de recomposer la partition du mythe familial dont les mots comme des notes de musique se laissent entendre dans la reconstitution des vies des différentes générations successives.

Les mythes familiaux dans leur dimension inconsciente, symbolique et structurante ont les mêmes caractéristiques que les mythes sociétaux. Entre autre, ils se transmettent de générations en générations. Ce qu’en d’autres mots écrit René Kaës3 : "notre préhistoire fait de chacun de nous, bien avant le déliement de notre naissance, le sujet d’un ensemble intersubjectif dont les sujets nous tiennent et nous entretiennent comme les serviteurs et les héritiers de leurs "rêves de désirs irréalisés", de leurs refoulements et de leur renoncements..." La propre histoire d’un individu n’est alors qu’un des chaînons de la fantasmatique familiale. Et des événements qui pourraient apparaître sans relation évidente ou objective pour un observateur extérieur, prennent dans une famille un sens qui les relie, comme s’ils suivaient une logique propre et étaient surdéterminés par une connaissance de leurs rapports latent4.

Le psychogénéalogiste va ainsi à la lumière d’un faisceau d’indices reparcourir les répétitions et réécrire la trame du roman familial. En ce sens, il crée une sorte de généalogie-fiction, au sens où l’entend Michel. Tort5 (1986), à savoir une reconstruction généalogique qui permette de reconstituer une structure
psychologique qui soit le principe explicatif de ce qui s’observe dans la génération considérée. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un travail analytique, même si les concepts de la psychanalyse lui servent à rendre compte des passages, des transmissions d’une génération à l’autre, dans une double perspective ascendante et descendante, mais aussi latérale. Le psychogénéalogiste n’en oublie pas pour autant qu’il participe par son discours, ses interprétations, dans son intention de dégager le "mythe", à la production d’une fiction qui s’ordonne à partir d’une figure imaginaire, le génosociogramme, sorte d’instantané où le sujet inscrit projectivement les places des différents personnages de son roman familial. "Mythifier", consiste alors, "à temporaliser une structure logique, ce qui explique à
la fois la circularité fréquente des mythologies où l’on voit ce qu’il s’agit d’expliquerêtre en même temps ce qui fournit l’explication"6.

Un cas clinique dans l’approche transgénérationnelle, aussi exemplaire puisse-t-il être, nous confronte à des difficultés de restitution et des perversions de sens que le déguisement du cas pour respecter la vie privée des personnes, met en jeu. En revanche, une généalogie telle celle d’Oedipe, nous fait entrer dans l’histoire d’une humanité qui nous est commune à tous, tout en nous permettant de dégager des formes princeps qui se retrouveront dans les histoires individuelles de chacun.

C’est aussi faire le choix d’un mythe qui, dans ce contexte, trouve toute sa
pertinence en raison même de l’enjeu œdipien qui demande d’intégrer à la fois ladifférence des sexes et la différence des générations.

Le but de cet article ne consistera donc pas à discuter du complexe d’Oedipe,
c’est à dire de la dimension infantile du désir humain, sujet déjà abondamment
traité par ailleurs, mais plutôt de reparcourir la généalogie d’Oedipe dans une
approche transgénérationnelle7, d’évaluer les transmissions, de dégager et
d’analyser quelques structures présentes dans ce mythe.

Le mythe dans ce que nous livre son histoire toujours actuelle qui se conjugue
à tous les modes, à tous les temps, dans une lecture chaque fois unique et
singulière, nous permet ainsi de faire le pont entre le collectif et l’individuel dansune re-création chaque fois renouvelée8. Car il s’agit bien d’une re-création dans lesens d’une nouvelle re-présentation, comme le théâtre invite à différentesinterprétations d’un même texte. Il y a de nombreuses versions du mythe d’Oedipeet quand bien même l’on ne s’en tiendrait qu’à un seul auteur, comme Freud l’a faitavec Sophocle9, les multiples traductions possibles d’un même texte exhortent le traducteur à devenir source d’une version nouvelle. Il n’y aurait donc pas de "version authentique et primitive", de version "vraie", selon Lévi-Strauss10 pourlequel "toutes les versions appartiennent au mythe"(1958). L’analyse du mythe sedéveloppera donc à la façon d’une "nébuleuse" sans parvenir à offrir en tout point"l’image d’une structure stable et bien déterminée"11 (1964). Cela n’est pas sans analogie avec ce qui se joue dans le cadre thérapeutique, où la relation thérapeute-client témoigne d’une rencontre d’un inconscient avec unautre inconscient d’où émergera une oeuvre singulière. Les différentes versions dumythe seraient comme autant de souvenirs12 que chacun de sa perspective propre aconservé des mêmes événements ou des mêmes personnes.

Pour garder néanmoins une certaine cohérence de lecture, cette remontée
dans l’arbre d’Oedipe s’est principalement faîte à partir des articles tirés du
"Dictionnaire de la Mythologie" de Pierre Grimal (1951). Un tableau généalogique en annexe résume de façon certes arbitraire, les choix retenus entre les différentes traditions. Il en va de même de l’ordre des naissances qui le plus souvent resteinconnu.


I.La défaillance de la fonction paternelle dans la généalogie d’Oedipe}

Oedipe n’a pas été nommé par ses parents : dès la naissance, il a été séparé
de ceux qui l’ont engendré. Malgré tout son histoire nous montre qu’une
transmission psychique a eu lieu sous formes de traces non mentalisées qui auraitété déposées là par les générations précédentes, transmissibles en l’état. Car ce quin’a pu trouver de sens, ce qui n’a pu être symbolisé, se transmet en "creux" ou en"trop plein" et devient un impensé généalogique qui "fait trou" dans l’inconscientdes sujets tout en les vouant à des répétitions indéfinies et ce indépendamment de leur conscience.

C’est ainsi que le nom d’Oedipe, "Pied enflé", le rattache à sa filiation par le
biais du symptôme qui s’est inscrit dans son corps à la suite du traitement infligépar ceux qui ont cherché à le perdre. "Le symptôme témoigne d’une allianceinconsciente, d’un pacte signant la transmission d’un impensé. Le symptômeconcrétise l’alliance inconsciente qui le fonde..." 13(Ciconne, 1997). Ainsi LéviStrauss14 a remarqué qu’en rapprochant le sens du nom d’Oedipe à ceux de sa lignée, à savoir Laïos "le gaucher" son père et Labdacos "le boiteux" son grandpère,se dégageait un caractère commun évoquant pour lui "une difficulté à marcher droit".

La raison pour laquelle Laïos a exposé son fils, la pièce de Sophocle y répond.
D’après ce dernier un oracle aurait déclaré que l’enfant conçu par le couple tuerait son père. Mais selon Eschyle et Euripide, l’oracle se serait prononcé avant la conception, prédisant le meurtre du père par l’enfant, mais aussi ses épousaillesavec sa mère et qu’il "serait cause d’une suite épouvantable de malheurs"15. Reste à comprendre pourquoi le couple de Laïos et de Jocaste fut ainsi condamné à la stérilité. L’origine de cette malédiction des Labdacides émanerait du roi Pélops (d’autres prétendent que c’est d’Héra) qui avait maudit Laïos à qui il avait donné refuge car ce dernier, amoureux de son fils Chrysippos16, avait enlevé et violé le jeune homme qui de honte se suicida. Nous renvoyons au travail de Marie Balmary17 qui étudie plus en détail ce lien entre le destin tragique d’Oedipe et la malédiction qui fit suite au forfait de son père.

On peut aussi chercher à comprendre pourquoi Laïos, "le gaucher", fils lui
même d’un "boiteux", se laissa aller à de tels penchants. Laïos perdit jeune son
père Labdacos, déchiré semble-t-il par les bacchantes parce qu’il s’opposait au culte de Dyonisos. De sa mère, on ne sait rien, ni son origine, ni son nom. C’est d’ailleurs le seul chaînon manquant dans la lignée paternelle directe. Les "trous" dans les arbres, les occultations sont généralement des signes qui attirent l’attention. Sans pouvoir les interpréter réellement, ces manques n’en restent pas moins des éléments qui finissent par en dire plus long qu’une simple présence. On pressent la présence d’un fantôme, un "fantasme", selon Didier Dumas, "provenant d’un morceau d’histoire ancestrale qui a été effacé"18.

Labdacos aussi perdit son père Polydoros lorsqu’il avait un an. Sa mère Nyctéïs ("La nuit") est la fille de Nyctée, fils de Chtonios, un des Spartoï, les "Hommes Semés", nés des dents du dragon plantés en terre sur l’instigation d’Athéna par Cadmos le fondateur de Thèbes et père de Polydoros.

Cadmos vient de l’orient. Il est le fils d’Agénor, roi de Tyr ou de Sidon.
Lorsque sa soeur Europe fut enlevé par Zeus qui avait pris la forme d’un taureau, son père Agénor, l’envoya lui et ses frères la chercher avec l’ordre de ne pas revenir tant qu’ils ne l’auraient pas trouvée. Cadmos fut ainsi condamné à l’exil. Sa mère, jusqu’à sa mort, l’accompagna. La Pythie de Delphes finit par le détourner de cette quête imposée par son père, et l’invita à fonder une cité. Il rencontra une génisse qui le conduisit en Béotie. Là, il se mesura à un monstre qu’il tua en le clouant au tronc d’un chêne par le gosier. Ce sont ces dents qui semés donneront naissance aux Spartoï. Il fonde la Cadmée, la citadelle de Thèbes, épouse Harmonie, fille d’Aphrodite et d’Arès. Ils eurent plusieurs enfants dont Agavé, mère de Penthée de qui descend Jocaste, Sémélé, mère de Dyonisos, et Polydoros. A la fin de leur vie, Cadmos et Harmonie abandonnèrent Thèbes dans des conditions mystérieuses,
certains disent qu’ils ne supportèrent pas les malheurs qui frappèrent par la suite leur descendance19 et se rendirent en Illyrie, où ils eurent leur dernier fils, Illyrios. Ils finirent transformés en serpent.

Cette rapide remontée dans la branche paternelle d’Oedipe montre qu’une
défaillance de la fonction paternelle concerne toute sa lignée. Ce défaut de
transmission symbolique de père à fils peut se lire dans le manque de continuité que connaîtra la transmission du pouvoir, c’est à dire du royaume.


II. L’héritage, objet de transmission symbolique : la succession boiteuse du trône de Thèbes

Pour Agénor, seule sa fille présente un intérêt, il éloigne ses fils en les
envoyant à sa recherche, il ne leur transmettra pas son royaume. Ses fils, comme Cadmos fonderont des cités. Mais Cadmos ne pourra y rester, condamné symboliquement à l’exil par son père, il quittera Thèbes non sans laisser dans l’ambiguïté le sort de sa succession. Une version raconte que Polydoros, son seul fils encore à l’époque aurait été dépossédé par Cadmos au profit de Penthée (ancêtre de Jocaste), fils de sa fille Agavé avec Echion (un autre Spartoï) ; une autre raconte que c’est Penthée lui-même qui le prive du trône de Thèbes. Après la mort de Penthée, déchiré par sa propre mère Agavé lors d’un culte de Dyonisos auquel Penthée s’opposait, Polydoros recouvre son trône, mais meurt quand son fils est à peine âgé d’un an.

Nyctée, le grand-père maternel de Labdacos devient régent. Mais Nyctée a
une autre fille, Antiope, qui bientôt se fera aimer de Zeus (qui s’unit à elle sous la forme d’un satyre) et concevra les jumeaux Amphyon et Zéthos. Avant la naissance de ses derniers, elle s’enfuit de la maison de son père dont elle craignait la colère. Désespéré du départ de sa fille, Nyctée se suicida, non sans avoir fait préalablement promettre à Lycos son frère de le venger. Nous retrouvons là confirmation de la présence d’un "père narcissique", comme le définit Haydée Faimberg20, que le nom de son autre fille Nyctéïs, mère de Polydoros, laissait soupçonner21. Le narcissique ne peut reconnaître l’autre dans son altérité, la relation qu’il tisse avec l’autre est à la fois une relation d’objet et une relation narcissique : l’autre se confond avec lui même quand domine le principe de plaisir, mais devient objet de haine quand l’autre commence à se différencier de lui et devient source de déplaisir. Ce qui revient à dire qu’un seul espace psychique est possible, la rivalité narcissique s’exprimant alors en terme de vie ou de mort : c’est toi ou c’est moi. Si c’est toi, c’est moi qui meurs ; si c’est moi, c’est toi que je tue. Dans une telle configuration, l’espace qui précède l’ordre entre les générations est
annulé : on assiste à un "télescopage des générations". Lycos succède donc à Nyctée. Il fit prisonnière Antiope et donna l’ordre d’exposer les jumeaux aux bêtes sauvages ; ils furent recueillis par des bergers. Ce fait préfigure l’exposition d’Oedipe par son père Laïos, autre père narcissique comme le démontre H. Faimberg dans son article "Le mythe d’Oedipe revisité"
(1992). Didier Dumas y voit là, la répétition d’un scénario familial, le fantôme qui hanterait la génitalité de Laïos (Canault, 1998).

Le pouvoir revint enfin à Labdacos. Une tradition raconte qu’il périt comme
Penthée, déchiré par les bacchantes. On peut comprendre aisément qu’un homme ne pouvant s’identifier à son père parce que mort quand il était tout jeune, et ayant pour seul repères masculins les hommes de sa branche maternelle, à savoir Nyctée qui se reflète en sa fille Nyctéïs et Lycos qui s’identifie à son frère, puisse devenir la proie de femmes en furie.

Lycos se chargea à nouveau de la régence, le télescopage des générations est
manifeste. Puis, Amphion et Zéthos tuèrent Lycos pour venger leur mère et
s’emparèrent du trône de Thèbes. A la suite de Cadmos le fondateur, ils
construisirent les murs d’enceinte de la ville et lui donnèrent son nom de Thèbes. A leur mort, Laïos qui pendant leur règne s’était réfugié chez Pélops, est rappelé sur le trône.

Tout comme Labdacos, Laïos manque de père et aux fantômes des enfants
exposés par son grand-oncle, substitut du père et du grand-père, s’ajoute celui de son père déchiré par des femmes en délire. Lui reste Pélops auquel s’identifier dont nous rappelons (cf. note 5) qu’il a été tué et découpé par son père pour être offert en ragoût aux dieux et que Poséïdon conçut pour lui une amitié si forte qu’il l’enleva. La défaillance de la fonction paternelle dans sa lignée condamne ainsi Laïos à la quête de son identité masculine : il y a donc chez lui à la fois une faille narcissique et une faille de l’identité. Il ne peut dès lors être père et par son geste filicide, il cherche à écarter radicalement son fils Oedipe d’une succession que la collusion générationnelle dans laquelle il est englué ne lui permet pas d’envisager.

Une transmission s’opère par défaut c’est à dire qu’elle barre l’accès à la
réappropriation par Oedipe de l’héritage de ses générations précédentes. Les fils d’Oedipe et leurs descendants continueront à s’entre-déchirer pour le pouvoir. Plus que le mythe de l’interdiction paternelle, le mythe d’Oedipe serait alors plutôt le mythe de l’absence paternelle.

III. L’initiation masculine, une transmission de père à fils

Tout au long de cette généalogie, nous avons donc vu que l’autorité royale
n’était pas reconnue. Tous les hommes de cette lignée ont du mal à se voir
légitimer comme héritiers, en conséquence, ils ne peuvent pas plus se faire
reconnaître par leur descendance.

Le monomythe du héros masculin, celui de l’initiation masculine, est selon
Jean-Jacques Goux22, le mythe type de l’investiture royale, dont l’exploit central est le meurtre d’un monstre femelle, qui est celui qui fait parvenir à l’état d’"homme", autorise au mariage non incestueux et habilite à la royauté. Ce meurtre serait le nécessaire matricide qu’aurait à opérer tout homme pour ne pas rester prisonnier de la mère, pour devenir fils du père, et accéder symboliquement aux ancêtres. Or, nous constatons que chez Oedipe et ses ascendants, il y a esquive de l’initiation. Cadmos s’est soumis à cette épreuve et en a triomphé en tuant le dragon qui défendait la source d’Arès. Harmonie, fille d’Arès lui a alors été donné en mariage, et il est devenu le roi de la ville qu’il a fondé. Le célèbre vers de Goethe : "Ce que tu as hérité de tes Pères, afin de le posséder, gagne-le"23 illustre ce que ne sauront faire ses descendants. Ni Penthée, ni Labdacos qui finiront dépecés par les bacchantes, parce qu’ils s’opposeront au culte du dieu "deux fois né" (processus symbolique de l’initiation) ; ni Laïos qui croit peut-être leur échapper en devenant homosexuel.

Oedipe cherchant à ne pas accomplir ce que l’oracle lui a révélé de ces désirs
inconscients, s’éloigne de ceux qu’ils croient être ses parents. C’est alors qu’il tue celui qui est son père "à coup de bâton"24 et libère la ville de Thèbes de la Sphinge déjà présente dans le mythe, redonnant par cette lecture sa forme double au complexe d’Oedipe, à la fois positive et négative en rapport avec la bisexualité originelle de l’enfant. On peut en outre, se demander si le "troisième pied" auquel s’intéresse la sphinge dans son énigme, ne serait pas celui du boiteux Labdacos, qu’Oedipe restitue ainsi à son père. J.C. Rouchy souligne pour sa part que "Marcher sur trois jambes", dans certaines plaisanteries grivoises, ne désignerait pas le bâton du vieillard mais plutôt "le membre d’un hommesuperbement développé par la lubricité du désir et l’imminence de son
assouvissement". ("un monstre femelle attaquant et violant les jeunes hommes ; autrement dit une personnification d’un être féminin" écrit Marie Delcourt25) non dans un combat héroïque, dans un corps à corps avec le monstre, mais par une simple résolution intellectuelle d’énigme, lui laissant l’illusion et la vanité que cela lui suffit pour devenir un "homme". N’étant dés lors ouvert au féminin non maternel, lui est donné en mariage la reine Jocaste, sa mère, et par là, devient roi.

IV. La lignée maternelle d’Oedipe

On ne pourrait conclure cette lecture généalogique sans évoquer, même
brièvement, la branche maternelle d’Oedipe, c’est à dire la lignée de Jocaste. Elle descend, comme Laïos, de Cadmos par sa fille Agavé qui a épousé l’autochtone Echion. La légende raconte que Dyonisos vengea sa mère Sémélé des calomnies qu’Agavé sa soeur avait dit contre elle, en ordonnant à toutes les femmes de Thèbes de se rendre sur le Mont Cithéron afin de célébrer ses mystères. Penthée qui s’opposait au rite, se cacha dans un arbre afin d’espionner les bacchantes qui dans leur délire le prirent pour une bête féroce. Elles le déchirèrent membre à membre, puis sa mère planta sa tête qu’elle prenait pour celle d’un lion, au sommet d’un thyrse et rentra fièrement sur Thèbes. Quand elle reprit ses esprits, épouvantée de ce qu’elle avait commis, elle s’enfuit de Thèbes et se réfugia en Illyrie. Elle épousa le roi Lycothersès qu’elle tua plus tard, pour assurer la possession de son royaume à son propre père Cadmos.

Jocaste est la fille de Ménoecée, fils d’Oclasos, fils lui même de Penthée. Mis à
part Agavé, aucune indication n’est donnée sur les autres femmes de sa lignée. Elle a deux frères, dont Créon qui jouera un rôle important dans la tragédie oedipienne en assumant à plusieurs reprises la régence de Thèbes.

Ce serait par une ruse que Jocaste conçut avec Laïos, Oedipe. Elle enivra un
soir Laïos qui, pour ne pas avoir d’enfant, n’entretenait avec elle que "des rapports gauchis", de type homosexuel. Oedipe n’est donc né que du désir de sa mère et non de celui de ses parents. Sa mère, par cette conception ne lui permettait pas d’investir le "père", qui ne pourra en conséquence l’accueillir dans son nom, même si son nom le rattache par défaut à sa filiation. Assujetti au désir de la mère, sans un père pour pouvoir l’en séparer, il n’épouse pas qui lui plaît, mais celle qu’on lui

C’est en se réappropriant son histoire familiale qu’Oedipe trouvera la voie de
son autonomie, c’est ce qu’il fera dans sa route vers Colonne. S’autoriser à une
prise de position personnelle par rapport à ceux qui nous ont précédés et nommés, reste l’enjeu de la psychogénéalogie dans son approche transgénérationnelle. Elle ne se substitue pas à l’approche intrapsychique mais la complète. L’arbre généalogique rend compte de la réalité psychique non plus tant individuelle que collective en redistribuant les problématiques sur l’ensemble des membres d’unefamille, ce qui permet d’éviter les phénomènes de cristallisations, les "névroses de destinée", et invite la personne à devenir le sujet de sa propre histoire, un être non plus coupable mais responsable de sa propre destinée.

1 Article paru dans la revue Adire N°16 - Rêve, mythe, conte, psychothérapie (2000)
2 Michel Foucault, Les mots et les choses
3 René Kaës, Transmission de la vie psychique entre générations, 1992
4 Jean-Claude Rouchy, 1978
5 Michel. Tort, L’argument généalogique
6 Pouillon, La fonction publique 1980.
7 Le concept de "configuration œdipienne" conçu par H. Faimberg rend compte de cette relation à la fois dissymétrique et réciproque entre l’enfant et les parents, objet de l’étude transgénérationnelle, où l’on peut distinguer d’une part le complexe d’oedipe, soit "les désirs inconscients du patient (désirs de mort et désir incestueux à l’égard des deux parents)" et d’autre part la façon dont le patient "interprète dans son monde intérieur la manière dont ses parents ont reconnu son "altérité" et ce que signifie pour eux le fait qu’il soit garçon ou fille". H. FAIMBERG, "Le mythe d’Oedipe
revisité" (1992).
8 Sur cette question du mythe, j’invite le lecteur à lire l’article d’André Green :
Le mythe : un objet transitionnel collectif, p99-131, in Le temps de la réfléxion, n°1, 1980, Gallimard, Paris
9 Ce serait pour les besoins du genre que Sophocle a donné au mythe d’Oedipe sa version tragique à partir de laquelle, la tragédie d’Oedipe Roi en particulier, Freud afondé son interprétation et forgé son concept pivot du complexe d’Oedipe. (J-P.Vernant, P. Vidal-Naquet, 1988).
10 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structura
le
11 Claude Lévi-Strauss, Le cru et le cuit
12"le souvenir", écrit A. Green : "de par sa nature associative, n’est pas retrouvailles ; il est création, grâce au pouvoir incessamment transformateur de l’esprit".
13 Ciconne, Empiètement imagoïque et fantasme de transmission
14 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale
15 Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie, 1951.
16 Chrysippos se traduit "cheval d’or". Il est intéressant de noter que Pélops, ressuscité après que son père Tantale l’ait offert en ragout aux Dieux, fut aimé par Poséïdon qui l’enleva au ciel, où il lui servit un temps d’échanson, et qu’il lui fit cadeau de chevaux ailés quand Pélops retourna sur terre . (P. GRIMAL, 1951).
17 Marie Balmary (1979), L’homme aux statues
18 In Comment paye-t-on la faute de ses ancêtres de Nina Canault, 1998
19 Une légende raconte que la robe et le collier qu’’Héphaïstos avait offert à Harmonie pour son mariage étaient porteurs d’un philtre destiné à empoisonner sa descendance parce qu’il était jaloux de cette enfant conçue des amours adultères d’Aphrodite avec Arès. Ces cadeaux joueront un très grand rôle dans la guerre des 7 chefs, déclenchée par la rivalité des deux fils d’Oedipe pour s’assurer le pouvoir sur
Thèbes.
20 Haydée Faimberg, Le mythe d’Œdipe revisité1992
21 Ce fut d’ailleurs une source de confusion quand il s’est agi de reconstituer l’arbre, le père se confondant avec la fille et inversement. Aucune version ne mentionne la femme avec qui il a conçu ses filles, il en est de même avec sa mère, seule sa parenté avec Cthonios son père est souligné, un homme dont il est bon de rappeler qu’il né de la terre et non du sexe d’une femme.
22 Jean-Jacques Goux, Œdipe Philosophe, 1990
23 Goethe, Faust 24 La connotation sexuelle de cette scène renforce toute la dimension homosexuelle

25 Marie Delcourt, Œdipe ou la légende du conquérant, 1944
donne, et lui fait des enfants vis à vis desquels il ne saura se situer ni en père
désirant, ni en père responsable26.

26 Didier Dumas, Sans père et sans parole

BIBLIOGRAPHIE
BALMARY M. : L’Homme aux statues, Grasset, Paris 1979
CANAULT N. : Comment paye-t-on la faute de ses ancêtres, Desclée de Brouwer, Paris 1998
CICONNE A. : "Empiétement imagoïque et fantasme de transmission", in EIGUER et coll., Le générationnel, approche en thérapie familiale psychanalytique, Paris, Dunod 1997
DELCOURT M. : Oedipe ou la légende du conquérant, Droz, Liège 1944
DUMAS D. : Sans père et sans parole, Hachette, Paris 1999
FAIMBERG H. : "Le téléscopage des générations" et "Le mythe d’Oedipe revisité" 1992
FOUCAULT M. : Les mots et les choses, Une archéologie des sciences humaines, Gallimard, Paris 1966
GOUX J.J : Oedipe philosophe, Aubier, Paris 1990
GRIMAL P. : Dictionnaire de la Mythologie", P.U.F, Paris. 1951
KAËS R., FAIMBERG H.,
ENRIQUEZ M., BARANES J.J. : Transmission de la vie psychique entre générations.
Dunod, Paris 1992
LEVI-STRAUSS C. : Anthropologie structurale, Plon, Paris 1958
Le Cru et le Cuit, Plon, Paris 1964
VERNANT J.P, VIDAL-NAQUET P. : Oedipe et ses mythes, Ed. Complexe, Bruxelles 1988
REVUES
A. GREEN : Le mythe : un objet transitionnel collectif, in Le temps
de la réfléxion, n°1, Gallimard, Paris, 1980
J. POUILLON : "La fonction mythique", in Le temps de la réflexion,
n°1, Gallimard, 1980
J.-C. ROUCHY : "Un Passé sous silence", in Etudes Freudiennes, n°13-
14, Denoël, Paris, 1978
M. TORT : "L’argument généalogique", in Topique, n°38, Paris,
1986